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Alpha Condé : le pardon sans justice, l’indécente repentance d’un autocrate

À l’occasion du 67 anniversaire de l’indépendance de la Guinée, l’ancien président Alpha Condé, exilé en Turquie depuis son renversement en septembre 2021, a adressé un message empreint de regrets et de “pardon” aux victimes de la répression qui a marqué ses dix-ans neuf mois de règne. Mais derrière cette soudaine contrition se cache une évidence troublante : Alpha Condé ne s’excuse que parce qu’il n’a plus le pouvoir de frapper.

Entre 2010 et 2021, son régime a laissé derrière lui un bilan humain tragique. Selon Amnesty International, Human Rights Watch et l’Organisation guinéenne de défense des droits de l’homme, plus de 250 personnes ont été tuées lors des manifestations politiques, notamment celles contre le troisième mandat controversé de 2020. Des centaines d’autres ont été blessées, emprisonnées ou torturées. Des quartiers entiers de Conakry, comme Bambéto, Wanindara, Hamdallaye, ont été transformés en zones de guerre. Ils sont encore hantés par le souvenir de ces jeunes fauchés pour avoir simplement revendiqué le droit de manifester. Les libertés publiques ont été piétinées, la presse muselée, l’opposition traquée.

Et c’est aujourd’hui, depuis le confort de son exil doré, qu’Alpha Condé choisit de “demander pardon”. Trop tard. Trop commode. Ce n’est pas la repentance d’un homme d’État, mais le calcul d’un ancien autocrate cherchant à réécrire sa propre histoire.

Le pardon n’a de sens que lorsqu’il s’accompagne de justice. Les victimes, elles, ne l’oublient pas. Les familles endeuillées, réunies au sein de l’Association des Victimes, Parents et Amis sous le règne du Président Alpha Condé, ont répondu avec dignité : « La justice avant le pardon ». Et elles ont raison. Comme pour le procès du massacre du 28 septembre 2009, il doit y avoir un procès des crimes du régime Condé. Les victimes de Zogota (2012), les martyrs des manifestations de 2013, 2015 et 2020, les prisonniers politiques et les journalistes réduits au silence méritent que justice soit rendue en leur nom.

Si les responsables du massacre du stade de Conakry répondent enfin de leurs crimes après des années de déni, pourquoi le règne sanglant d’Alpha Condé devrait-il échapper au même examen ? Les mères qui ont perdu leurs fils, les familles endeuillées, les militants injustement détenus, méritent plus qu’un post Facebook. Elles méritent la vérité, la reconnaissance et la réparation.

L’ancien président prétend qu’il “s’apprêtait à corriger les erreurs”. Mais quelles erreurs ? Les morts d’octobre 2019 ? Les rafales sur les cortèges funéraires ? Les prisons pleines d’opposants politiques ? L’exil forcé de dizaines de journalistes et militants ? Ces actes ne sont pas des “manquements” : ce sont des crimes d’État.

Alpha Condé a longtemps confondu la République avec sa personne, la légitimité avec la force, et le pouvoir avec la propriété. Il a verrouillé les institutions, foulé aux pieds la Constitution pour s’offrir un troisième mandat, et fait tirer sur son peuple au nom de sa soif de règne éternel. Aujourd’hui, il demande pardon, mais sans jamais prononcer le mot “responsabilité”. Or, on ne se lave pas de sang avec des mots.

La Guinée, si elle veut avancer, doit regarder cette page de son histoire en face. Comme pour le 28 septembre, il faudra un procès du régime Condé, pour documenter, juger et condamner les atrocités commises entre 2010 et 2021. Car sans justice, le pardon n’est qu’une insulte.

Et la question demeure, brutale mais nécessaire : si Alpha Condé était encore au pouvoir, aurait-il demandé pardon ?

Samory Keita