À la lumière du rapport explosif d’Amnesty International rendu public le 23 octobre 2025 à Conakry, la Société guinéenne de palmiers à huile et d’hévéas (SOGUIPAH) apparaît comme un symbole inquiétant de la dérive sociale et institutionnelle en Guinée. Ce document, fruit d’une longue enquête menée entre 2024 et 2025, dresse un constat accablant : violations systématiques des droits des travailleurs, absence de transparence et impunité totale au sein d’une entreprise détenue à 100 % par l’État.
Des salaires indécents et un climat de peur
Selon les conclusions d’Amnesty, la SOGUIPAH ne respecte même pas le salaire minimum national. Des bulletins de paie consultés prouvent que certains employés perçoivent moins de 100 000 francs guinéens par mois, pour environ 170 heures de travail. Ces rémunérations dérisoires contrastent avec le statut d’entreprise publique censée incarner l’exemplarité sociale.
Depuis 2019, des manifestations répétées à Diécké et Conakry ont tenté d’alerter sur ces abus. En vain. Pire encore, celles et ceux qui osent dénoncer sont réduits au silence. En 2024, une cadre a été licenciée pour avoir critiqué les conditions imposées aux femmes, confirmant l’existence d’un climat d’intimidation et d’autocensure entretenu par la direction.
Contrats opaques et exploitation des planteurs
Le rapport d’Amnesty pointe également du doigt les relations floues entre la SOGUIPAH et les planteurs familiaux. Ces derniers, censés être partenaires économiques, sont en réalité prisonniers de contrats inaccessibles et de prix d’achat arbitraires.
Une convention signée dans les années 1990 définit ces relations, mais aucun syndicat ni union de planteurs n’a jamais pu y accéder. Même Amnesty s’est heurtée au silence obstiné de la direction.
Santé, sécurité et silence d’État
La SOGUIPAH, en tant qu’entreprise publique, est tenue par le Code du travail de garantir la sécurité de ses employés. Pourtant, le rapport documente des conditions de travail dangereuses, sans équipement adéquat, sans suivi médical, ni contrôle effectif de l’État.
Pour Amnesty, la responsabilité du gouvernement est directe : l’État, en tant qu’actionnaire unique, a failli à son devoir de contrôle et s’est rendu complice par son inaction.
Terres confisquées, populations réduites au silence
Depuis sa création en 1987, la SOGUIPAH est aussi au cœur d’un contentieux foncier majeur. Des milliers d’hectares ont été réquisitionnés pour ses plantations, provoquant des expulsions forcées et des pertes de terres ancestrales.
En 2021 encore, Amnesty documente des cas récents à Diécké, où les habitants vivent dans la peur, craignant des représailles s’ils dénoncent les abus.
L’omerta institutionnelle
Amnesty a transmis ses conclusions le 3 octobre 2025 à la direction de la SOGUIPAH et aux autorités guinéennes. Mais, à ce jour, aucune réponse officielle n’a été donnée. Un silence lourd de sens, qui confirme l’indifférence de l’État face aux violations commises par sa propre entreprise.
Sidafa Keita