Hommage à Mgr Albert David Guillaume Gomez : disparition d’un gardien de la paix, témoin de l’histoire contemporaine de la Guinée
Monseigneur Albert David Guillaume Gomez, ancien évêque de l’Église anglicane de Guinée, est décédé lundi 7 septembre 2026 à Dakar, au Sénégal, des suites d’une maladie, à l’âge de 83 ans. Sa disparition a été annoncée par la Cathédrale Toussaint de Conakry et confirmée par des responsables de l’Église anglicane.
La disparition de cette figure religieuse et publique constitue une perte pour l’Église anglicane de Guinée, mais également pour la nation. Mgr Gomez laisse derrière lui l’image d’un homme de foi, de dialogue et de paix, qui aura marqué plusieurs épisodes de l’histoire sociopolitique récente du pays.
Figure emblématique et respectée, il fut l’une des rares personnalités religieuses à avoir conservé, dans les périodes de fortes tensions, une liberté de ton et une indépendance d’esprit qui forçaient le respect.
Un homme de paix face aux turbulences politiques
En 2009, la Guinée était plongée dans une profonde crise politique. Les fondements démocratiques semblaient fragilisés et le pays vivait sous le régime de la junte militaire dirigée par le capitaine Moussa Dadis Camara, arrivé au pouvoir quelques mois plus tôt, après le décès du président Lansana Conté.
À cette époque, le chef de la junte ne cachait plus ses ambitions de conserver le pouvoir. Le climat politique devenait de plus en plus tendu et les forces vives de la nation étaient régulièrement sollicitées dans les consultations engagées par les autorités de la transition.
Quelques mois avant la tragédie du 28 septembre 2009, une importante rencontre avait ainsi réuni, au Palais du peuple, plusieurs responsables politiques et acteurs de la société civile. Parmi les personnalités présentes figuraient notamment Sidya Touré, Alpha Condé et Cellou Dalein Diallo.
Sur le plan religieux, plusieurs responsables musulmans et chrétiens avaient également été associés à ces consultations. Parmi eux figurait Mgr Albert David Guillaume Gomez, alors l’une des principales figures de l’Église anglicane en Guinée.
Ces responsables religieux n’étaient pas de simples spectateurs. Leur influence dans la société guinéenne et leur capacité à faire entendre une voix de paix leur conféraient un poids particulier dans le contexte politique de l’époque.
Alors que le pouvoir militaire cherchait à obtenir l’adhésion des différentes composantes de la nation, Mgr Gomez adopta une attitude prudente.
Invité à se prononcer, il ne donna pas immédiatement la réponse que ses interlocuteurs semblaient attendre. Il indiqua qu’il devait d’abord consulter la base de son Église avant de prendre position.
« Je vais partager l’information avec la base, nous vous donnerons après l’avis de l’Église », avait-il déclaré avec courtoisie et pondération.
Cette réponse, simple en apparence, avait été particulièrement remarquée par plusieurs personnes présentes dans la salle. Elle témoignait de la prudence, mais aussi de la liberté de conscience d’un homme qui refusait de prendre une décision engageant son Église sans consultation préalable.
Un témoin discret d’un épisode sensible
Au cours de cette période, Mgr Gomez avait été témoin de propos particulièrement sensibles tenus par une personnalité politique de premier plan. Des propos à caractère religieux qui avaient provoqué une vive réaction dans l’opinion publique et au sein de certaines communautés.
L’affaire, à l’époque, n’était pas passée inaperçue. La presse en avait fait ses choux gras, alimentant largement les commentaires et les réactions autour de cette déclaration. La polémique avait même suscité l’ire de certains responsables de la confession religieuse concernée. Face à l’ampleur prise par l’affaire, le parti de la personnalité mise en cause avait tenté d’en limiter les conséquences en apportant un démenti.
Mais Mgr Gomez connaissait, lui, les circonstances de cette scène. Il aurait pu parler. Il aurait pu révéler ce qu’il savait et apporter son propre témoignage à une polémique qui faisait déjà grand bruit.
Il choisit pourtant de se taire. Par souci de préserver la paix, il ne révéla jamais publiquement certains détails de cet épisode. Il conserva ainsi avec lui un secret dont il fut l’un des témoins directs.
Il n’était d’ailleurs pas le seul à avoir assisté à cette scène. Une autre personnalité emblématique de l’histoire politique guinéenne, une femme dont le parcours et le leadership ont également marqué cette période, en fut également témoin.
Son identité, comme celle de la personnalité politique concernée, restera volontairement tue. Non pas pour effacer cet épisode de la mémoire collective, mais parce que Mgr Gomez lui-même avait fait le choix de ne pas en faire une arme politique. C’est peut-être là que réside l’un des aspects les plus remarquables de son caractère.
Alors que la polémique aurait pu être ravivée par une révélation publique, l’homme d’Église avait préféré préserver le silence. Il privilégiait le dialogue à la confrontation et la paix à la vengeance.
De la foi à l’engagement pour la nation
Cette attitude n’était pas isolée. Elle s’inscrivait dans un parcours marqué par l’engagement en faveur de la paix et du dialogue.
Dans les années qui ont suivi la prise du pouvoir par les militaires, Mgr Albert David Guillaume Gomez a participé à plusieurs initiatives visant à favoriser la sortie de crise et le retour à l’ordre constitutionnel.
En 2010, il devient premier vice-président du Conseil national de la transition (CNT), institution dirigée par Hadja Rabiatou Sérah Diallo. À ce poste, il participe au processus qui accompagne la Guinée vers le retour à l’ordre constitutionnel et l’organisation des premières élections de la nouvelle période de transition.
Son parcours institutionnel illustre ainsi une conviction profonde : les responsables religieux peuvent jouer un rôle déterminant dans la prévention des conflits, la médiation et la consolidation de la paix.
Homme humble, courtois et discret, Mgr Gomez aura donc traversé une partie particulièrement mouvementée de l’histoire contemporaine de la Guinée sans jamais renoncer à ses convictions.
Certains hommes traversent l’histoire en laissant derrière eux des discours et des actes publics. D’autres emportent avec eux des fragments de cette histoire qu’ils ont choisi de protéger au nom d’une conviction supérieure. Mgr Albert David Guillaume Gomez appartenait à cette seconde catégorie. Sa discrétion n’était donc pas un effacement. Elle était, à sa manière, une autre forme d’engagement pour la paix.
Une perte pour l’Église et pour la Guinée
Avec sa disparition, l’Église anglicane de Guinée perd une figure majeure de son histoire et la nation guinéenne perd un homme dont le parcours aura été intimement lié aux grandes crises politiques de ces dernières décennies.
Son héritage ne se résume pas à ses responsabilités religieuses ou institutionnelles. Il se mesure aussi à sa capacité à préserver le dialogue dans des moments où la parole pouvait facilement devenir une source de division.
De tels hommes, la Guinée en a encore besoin pour préserver son équilibre, renforcer le vivre-ensemble et avancer dans la paix et l’unité.
Dors en paix, homme de foi, gardien de la paix et témoin discret de notre histoire.
Que la terre guinéenne que tu as tant servie te soit légère et que le Tout-Puissant t’accueille dans Son paradis.
Amen.
Sam Keita